Où l’on reparle de la relation trouble entre Photo et Retouche…

Il y a quelques jours, le prestigieux World Press Photo à disqualifié après coup l’un des lauréats 2010 dans la catégorie Sport, le photographe ukrainien Stepan Rudick. Motif ? Une violation de l’une des règles du concours, à savoir que le photographe “a retiré un élément de l’image” (un pied, en l’occurrence). Or, la règle stipule la chose suivante :

“Le contenu de ne doit pas être altéré. Seule la retouche conforme au standards actuellement acceptés dans l’industrie est autorisée”.

Problème, les “standards actuellement acceptés dans l’industrie” restent une notion assez floue. Pour info, voici l’image incriminée, tirée d’une série sur le Free Fighting :

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Au dessus, l’originale.

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Et ici, la version présentée au concours. En plus des traitements de type contraste ou noir et blanc, on voit que le bout de pied du coureur en arrière plan, qui se voyait entre l’index et le pouce, à été retiré.

Le jugement semble sévère car finalement, c’est plus le Cropping qui change le sens de la photo (d’un cliché banal à un instant sur le vif) que cette retouche. Mais c’est une histoire d’éthique. Sur le célèbre British Journal of Photography, Michiel Munneke, directeur du WPP, se justifie par une certaine déontologie propre au photo journalisme.

Et le photographe de répondre sur le même site. Evidemment, le débat est épineux et finalement sans fin. Et il n’est pas inédit.

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//SHOPPEZ DANOIS

L’année dernière, une grande polémique avait en effet éclaté lorsqu’un photographe danois fût exclu du concours pour “l’Image de l’Année” organisé par l’Union Danoise des Photo Reporters. Ici encore, un problème de retouche, à vous de juger :

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Alors oui, la retouche y va lourd sur la saturation-contraste-sharpen, très lourd même. Mais une fois encore, à quel moment est-ce “trop” loin ? Les critères du concours danois sont ici un peu plus clairs que leurs homologues du WPP :

“Les photos soumises pour le concours “Image de l’Année” doivent être une représentation fidèle de ce qu’il s’est produit devant l’appareil photo durant la prise de vue. Vous pouvez retoucher de manière numérique vos images, selon une certaine parcimonie. C’est à dire le cropping, le burning, le dodging, le noir et blanc de même que les corrections d’exposition et de couleur, qui préservent l’expression originale de l’image. Les juges et le comité du concours se réservent le droit de voir les fichiers originaux (Raw, négatifs…). en cas de doute, le photographe peut-être disqualifié de la compétition.”

C’est déjà plus clair, mais une fois de plus, le flou artistique flotte au-dessus de termes comme “représentation fidèle” ou “certaine parcimonie“. Car dans le débat sans fin autour de Photoshop et consorts, peut-on vraiment déterminer aujourd’hui quand une photo est assez “pure” ou trop “refaite” ?

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//MIDI A SA PORTE

Lors d’une précédente expérience dans un collectif photo, je me rappelle que nous avions tous une approche différente sur le sujet. L’un des membres, graphiste de formation, n’hésitait pas à ajouter ou retirer des éléments, des sources lumineuses. Une autre ne photographiait qu’en JPEG et refusait de n’apporter tout forme de post-processing. Mais au final, le JPEG n’était-il pas lui-même une forme de retouche de la part de l’appareil ?

Vous le voyez, la question est sans fin et chacun voit ses propres limites personnelles dans ce qu’il appelle “la Photo”. Le débat avait déjà été mis sur la table lors de notre portrait de la photographe Ilina.
Personnellement, je défend la thèse que la photo est de toute façon un travestissement de la réalité : figer de la vie, mettre en scène, demander à quelques de sourire, changer le cours des choses par sa simple présence, utiliser un objectif qui n’offre ni la profondeur ni l’angle de vue des yeux… Tout cela serait donc une forme de retouche, de triche, de travestissement, d’infidélité à la réalité.

D’un autre côté, je suis très modéré sur la retouche. Tirettes habituelles (contraste, expo, couleurs et balance des blancs, sharpen etc.) et puis voilà. l’essentiel d’une photo se passe avant et jusqu’au déclenchement. Ce qui se passe ensuite doit relever de l’accessoire. Dans les deux cas spectaculaires de disqualification vus plus haut, je défend également la position du jury. Car ce n’est pas tant une question de jugement que d’éthique et d’exemple : Ces cas sont censés faire jurisprudence et défendre une certaine idée de la photo (particulièrement puissante dans le Photo Journalisme) face à la retouche et la l’influence grandissante de la génération Photoshop.

Car la Photo vit sa révolution continue avec le numérique. Les usages, les goûts et les process’ créatifs changent donc également. Photoshop, mot tabou dans certains secteurs de la photo, sera-t-il dans 20 ans une partie intégrante de la photo traditionnelle ? Difficile de prédire l’inverse.