Lançons un débat qui touche les photographes professionnels et un milieu tout particulier : les photos de mariage. La question mérite d’être posé, plus que jamais avec ces nouvelles habitudes, l’utilisation instinctive des smartphones et la démocratisation de la photo digitale en tête.

Lorsqu’il suffit en tout et pour tout de deux secondes pour n’importe qui de capturer n’importe quoi, quel avenir pour ces photographes spécialisés dans la photo d’évènements ?

Une question que posent sans détour deux photographes de mariage, victimes des dérives de ces nouveaux photographes.

Plus de concentration que d’émotion sur les photos de mariage.

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De la même façon que la légitimité de la photo de concert semblait se poser il y a quelques mois, la photo de mariage entre à son tour dans la spirale du pour et du contre. Pas question pour autant de droits d’auteurs, mais plus d’une courtoisie à l’égard d’un moment sacré et des services d’une personne engagée dans un but précis. Un but qu’une majorité – sous prétexte de posséder un smartphone, un Reflex, un iPad, un Macbook Air – passe outre sans mesurer les conséquences pour le photographe professionnel, et par extension pour le travail qu’il doit justifier auprès dudit couple.

Richard Esposito, photographe de mariage, met les pieds dans le plat sur le blog Tiffinbox en évoquant l’émergence de ce nouveau type de photographes, l’ère digitale qui rend le travail des professionnels beaucoup plus difficile. En cause, ces nombreux appareils qui viennent se loger à des moments stratégiques pour le photographe : lorsque la mariée et son père se dirigent vers l’autel, au moment de découper le gâteau, la première danse, etc.

Ça shoote, ça regarde ses photos et ça passe complètement à côté d’un joli moment.

Il n’y a plus d’émotion, d’instants uniques composés de visages souriants célébrant l’union de deux personnes. Juste une foule de têtes penchées regardant les photos prises sur l’instant et des bras tendus dans toutes les directions guettant LA photo. D’une pierre deux coups pour ces photographes qui sabotent à la fois le panorama et la présence (coûteuse) du professionnel. Une situation que Richard Esposito résume en une phrase lourde de sens :

Vous n’êtes plus le seul photographe à un mariage désormais

De cette révélation difficile à encaisser, le photographe constate par la suite un second effet des plus désagréables : les photos de l’évènement taggées sur la page Facebook, quelques heures à peine après leurs captures. Impossible pour le professionnel – et ses délais d’attente s’étalant sur plusieurs semaines entre le tri, la retouche et l’impression des photos “officielles” – de rivaliser.

Une Lense Party sur le thème du mariage ? Non, juste un mariage.

Le problème se pose sur le long terme. Si d’une part le photographe de mariage ressent sur le moment une vacuité paradoxale (et un prodigieux énervement) à photographier des gens qui en photographient d’autres, il est en droit de s’inquiéter pour sa profession. Sont remis en cause, au-delà de sa simple présence, ses tarifs relativement élevés, justifiés par le travail fourni sur le moment, la double (voire le triple) dose de travail une fois chez lui. Sans compter les différents frais annexes tels que les déplacements, le matériel à renouveler, l’emploi d’un assistant dans certains cas de figure.

La magie de l’autofocus en pleine tête

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Et pourtant, si le couple décide de confier la tâche à un professionnel, il y a bien des raisons à cela. D’une part pour la qualité assurée par un prestataire payé pour cet tâche, d’autre part pour immortaliser un moment unique, une réunion de personnes célébrant une union et profitant d’une fête. Face à l’irrespect de ces règles à priori élémentaires, une photographe canadienne a posté sur son blog (puis retirée aussitôt de son plein gré, d’où son nom que nous passons volontairement sous silence) une série de commandements visant à faire bouger les consciences sur le vrai rôle des invités, vis-à-vis du couple marié et du photographe qui doit tout de même pouvoir exercer son métier dans les meilleures conditions possibles.

Arriver à l’heure, ranger son appareil, laisser de l’espace et du champ au photographe… Des détails les plus anodins à ceux touchant directement le travail du professionnel. L’idée était de sensibiliser sur le ton de l’humour les problèmes liés aux deux catégories d’invités équipés d’un appareil :

  • Ceux que nous appellerons les innocents, qui shootent pour shooter, tout le temps, dès que c’est beau et mignon. Le réflexe Instagram, avec autant de coeur à l’ouvrage qu’une photo d’hamburger ou de coucher de soleil.
  • La seconde catégorie des “professionnels dans leurs têtes”, un problème déjà plus épineux à gérer. Déballage d’accessoire, étalage de connaissance, en plus de ne pas profiter du moment en qualité d’invité, ils leur arrivent de se prendre au jeu de la concurrence avec le photographe officiel.

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Ces deux groupes oublient juste le principal : ce sont des invités. Ils doivent se comporter comme tels et ne pas empiéter sur le travail du professionnel, surtout pas. Difficile pourtant de se mettre à jouer aux gendarmes face à ces élans spontanés qui n’attendent que ce genre d’occasion pour se manifester. Difficile de demander au photographe de mariage d’assumer ce rôle, impossible de demander ça aux jeunes mariés.

La faute à une démocratisation de la photo comme objet d’identification. Je capture donc je suis, donc j’y étais. Il ne suffit plus d’être à un endroit, il faut en ramener des preuves visibles par tous ou à conserver jalousement chez soi. Le geste ressemble à celui de ces bouteilles de sables ramenées de vacances : des trophées sans éclat, arrachés à leur réalité. Comme si le souvenir du bon moment passé ne suffisait plus.

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+ Richard Esposito

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