La photographie est un art aussi populaire qu’anonyme : très peu de photographes sont connus du grand public, et même des amateurs de photo. Pour y remédier, nous vous proposons notre rubrique, “Révisons nos classiques”. De manière claire et ludique, elle vous permettra de vous faire ou refaire une culture photo !

Et voici le 3e volet de notre tour des grands photographes ! Penchons-nous aujourd’hui, sur le cas d’un très grand portraitiste, peut-être celui qui incarne le mieux l’histoire de la photographie américaine: Mr. Richard Avedon.

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Si on vous dit son nom, vous pensez:

  • Américain
  • portraits
  • photos de mode
  • studio
  • noir et blanc
  • Harper’s Bazaar
  • stars

Et aussi: Marylin Monroe enlaçant un tigre en peluche, Vogue, des formats carrés, haute-couture française, une mannequin posant entre deux éléphants…

Bien. Tout cela est juste. Profitons-en pour compléter un peu…


Les photos ont pour moi une réalité que les gens n’ont pas. C’est à travers les photos que je les connais.

Richard Avedon, de son vrai nom Richard P. Avonda, nait à New York en 1923 dans une famille aisée d’origine juive russe. Pour ses 10 ans, son père lui offre un Kodak Brownie. Le jeune garçon prend alors comme premier modèle un voisin de la famille, un russe exilé… le légendaire compositeur Sergeï Rachmaninov. Voilà qui annonce bien le destin à venir.

Après Pearl Harbor (1941), il rentre dans la marine marchande… Et c’est ainsi que commence véritablement la carrière de photographe d’Avedon: il est chargé de tirer les portraits d’identité de l’équipage du bateau.

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Une empreinte sur la photo de mode, une passion pour la photo de portrait

A partir de 1944, de retour à New York, il étudie avec Alexey Brodovitch à la New Schoool for Social Research, commence à travailler pour la publicité et rapidement, comme photographe de mode pour Harper’s Bazaar (dont Brodovitch est le directeur photo). En 1946, il monte son propre studio et commence sa collaboration avec deux magazines primordiaux de l’Histoire de la photographie: Life et Vogue.

La façon qu’a Avedon de concevoir la photo de mode détonne avec le style l’époque, le succès est rapide: il devient en 1961 l’emblématique directeur photo d’Harper’s Bazaar (il y restera jusqu’en 66). Son travail des années 60 retranscrit l’énergie, la liberté et l’érotisme de l’époque. En 1962 il intègre l’équipe de Vogue dont il marque fortement les choix esthétiques: entre 73 et 88 (changement de direction du magazine), c’est lui qui compose la grande majorité des couvertures.

“Il y a toujours eu une distinction entre le monde de la mode et ce que j’appelle mon travail profond. Le monde de la mode me fait vivre. Je ne le critique pas. mais j’éprouve plus de plaisir à faire des portraits. je me considère comme un photographe de portraits”.

Et le reste du monde le lui rend bien: tout ce qui se fait de puissants, de célébrités, de stars, d’intellectuels, tous domaines confondus viennent se faire shooter par Avedon. De ses mises en scène sans superflu, il produit des centaines d’images aujourd’hui cultes.

Photographe à la fois philosophe, sévère et excentrique, il choisit élargir son angle de “shoot”: il part photographier la diversité de l’Amérique. Il réalise des portraits d’opposants à la guerre du Viet-Nam, de dissidents, de ceux qui se battent pour les droits civiques. D’ouvriers. De patients d’hôpitaux psychiatriques (l’hôpital se change alors en studio photo). En 1964 sort un livre: Nothing personnal. Un recueil de portraits où se côtoient figures célèbres, prisonniers et citoyens ordinaires.  Cette image contrastée de la société américaine dérange, forcément.

On connaît surtout Avedon pour ses images glamour et luxueuses, pourtant dès 1974, c’est avec une série d’un autre genre qu’il est exposé au MOMA: des portaits de son père malade.

Entre 1979 et 1984, il réalise la série Grand Ouest: 125 portraits de travailleurs, ouvriers du pétrole, mineurs, adolescents… Avedon les immortalise tel qu’ils sont, avec leurs outils, leurs vêtements de tous les jours, mis à nu, comme pour ses portraits de stars. Là aussi, à la première publication les critiques se font entendre: la série, en montrant les basses classes, la pauvreté, la précarité, donnerait une vison négative des USA. Aujourd’hui In the American West est reconnu comme un des reportages les plus importants de l’histoire de la photographie, un fer de lance de l’école de la photo sociale.

Exposé dans le monde entier (deux fois au Metropolitan Musuem de son vivant!) et multi-primé dans tous les pays, Avedon meurt en 2004 d’une hémorragie cérébrale alors qu’il réalise une commande pour le New Yorker. Il laisse inachevée le projet Democracy, un reportage sur les élections américaines de 2004.

Une Fondation, créée à sa mort, conserve les fonds et archives de ses oeuvres. Les musées et les collectionneurs du monde entier continuent de s’arracher ses photos et de monter des rétrospectives.

Audrey Hepburn

In the american west

En quoi a-t-il révolutionné la photographie?

“Ses photos de mode et ses portraits ont aidé à définir ce que sont le style, la beauté et la culture en Amérique depuis un demi siècle.

” Ce qu’il a apporté à la photo américaine est comparable dans l’ampleur aux révolutions qu’on pu provoquer Pollock ou Jasper Jhons (un des fondateurs du pop art) en peinture.

Ce sont des critiques américains eux-mêmes qui le disent: Avedon a été un pionnier et un modèle incontournable de l’Histoire de la photo. Pensez : avant lui, en gros, la photo de mode, ce sont des mannequins inexpressives, plantées sagement là (dans un studio) pour montrer des vêtements, point barre. Et soudain, Avedon apporte de la vie, des gestes (parfois même: du flou) sur le papier glacé! Il emmène les mannequins dehors, ajoute des décors, des mises en situation. Il donne de l’intensité, de la densité, même aux mises en scène les plus artificielles. Du sourire, du mouvement : c’est une révolution à l’époque !

Toutes les grands noms de la mode ensuite, des plus délirants (comme Jean-Paul Goude) aux plus graphiques (Nick Knight) ont quelque part profité de l’influence Avedon.

Ne soyons pas injustes, mentionnons quand même qu’Avedon, tout génial qu’il soit, a bien eu, lui-même, quelques influences dans son travail… Voilà l’occasion de redécouvrir le photographe de mode et photojournaliste hongrois Martin Munkacsi. Portraitiste star à l’approche très novatrice dans les années 40/50, son travail est aujourd’hui étrangement oublié. Jetez donc un coup d’oeil!

 

A quoi reconnaît-on une photo de Richard Avedon?

On ne risque pas trop l’erreur avec Avedon, son style étant tout de même très reconnaissable. Sauf rares expressions, une photo de ce cher Dick est un portrait (vous l’aurez compris) en noir et blanc. Carré. Souvent de grand format. Pris en studio. Sur fond blanc.  Généralement le modèle regarde l’objectif. Dans tous les cas, on sent que la personne photographiée se trouve vraiment au coeur de la photo: le style est épuré, la beauté et la complexité du visage sont l’essence du l’image. Le visage seul peut prendre toute la place dans l’image: Avedon cristallise le modèle et leur rencontre en 8 x 10.

Des portraits de très grandes stars qui semblent soudain se livrer de façon tellement intime, avec leurs vides, leurs rides, -les âmes!- à nues, voilà la “magic touch” Avedon.

Alors si vous croisez quelque part une photo gros plan, épurée et expressive de, par exemple, Picasso, les Kennedy, Adjani, Truffaut, Jean Genet, Duras, Eisenhower, Warhol, Bardot, Buster Keaton, Samuel Beckett, Obama, Salman Rushdie ou Malcom X, vous pouvez sans trop de risque vous exclamez: “Tiens, voilà du Avedon!”

Idem pour des portraits d’inconnus aux visages marqués et au regard perçant. Ajoutez même :“Tiens, ça c’est du Avedon dans ces reportages sociologiques sur l’Amérique”.

Je voudrais shooter “à la Avedon”. Des conseils?

“Photographier ce qui vous fait peur ou vous intéresse… ça aide à y faire face ou à voir les choses différemment. Ca donne du sens.”

  • Aller en studio Avedon, qui était d’une exigence terrible envers lui-même, a choisi des les années 50 de s’enfermer en studio et de travailler avec des éclairages stroboscopique, la lumière naturelle ne le satisfaisant pas.

J’ai toujours une préférence pour le travail en studio. Il isole les gens de leur environnement. En un sens, ils deviennent des symboles d’eux-mêmes.

  • Bouger ! Avedon pouvait aller jusqu’à danser autour de ses modèles. L’important c’est de mettre en avant les yeux et les mouvements, “là où on lit les qualités et les secrets du modèle”.
  • On ne cherche pas à forcer le naturel: un portrait c’est une photo de quelqu’un qui sait qu’il est photographié. Un portrait n’est pas une ressemblance. Dès lors qu’une émotion ou qu’un fait est traduit en photo, il cesse d’être un fait pour devenir une opinion. L’inexactitude n’existe pas en photographie. Toutes les photos sont exactes. Aucune d’elles n’est la vérité.
  • On travaille tous les jours!

” Si un jour passe sans que j’ai fait quelque chose en lien avec la photographie, c’est dur, comme si j’avais négligé quelque chose d’essentiel à mon existence, comme si j’avais oublié de me lever.

Andy Warhol

 

Quelques anecdotes pour briller en société

Avedon a été le premier photographe à travailler pour le New Yorker, (dont la spécificité éditoriale est de ne publier que des dessins). Certaines de ses séries défrayèrent la chronique ; mentionnons par exemple ses photos de Charlize Theron nue ou de Christopher Reeve dans son fauteuil. Ou sa série de mode post-apocalyptique mettant en scène Nadia Auermann et le squelette “In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort” .

De qui sont les photos de cultissimes calendriers Pirelli de 95 et 97 ? De Mr. Avedon, eh oui.

Avedon n’aimait pas trop les autoportraits: il n’en a fait qu’une demi-douzaine dans sa vie. Mais comme on s’en doute, ils sont impeccables.

En 1959 il collabore avec le romancier Truman Capote pour un livre, Celebrations, sur les personnalités les plus célèbres et importantes du siècle.

Sa photo Dovima avec les éléphants au cirque d’hiver (photo mode pour robe Christian Dior) s’est vendue 719 000 livres chez Chritie’s en 2010. Oui vous avez bien lu. Près d’un million d’euro.

Dans la comédie musicale Drôle de frimousse (Funny face, 1957) le personnage du photographe Dick Avery joué par Fred Astaire s’inspire ouvertement de Avedon. Qui a d’ailleurs réalisé quelques photos du tournage. Il faut dire qu’on compte au casting Audrey Hepburn, qui fut une des muses du maître dans les années 50/60.

"In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort" .

Pour aller plus loin…

On regarde Avedon travailler et on l’écoute parler dans Darkness and light, reportage et interview de 1995 (en anglais mais beau même pour les non-anglophones).

Puis on écoute Norma Stevens, qui fut son assistante, raconter (en anglais aussi) comment travaillait le monsieur.

En balade à l’étranger, on va voir les tirages en vrai, ça tombe bien, il y en a plein les musées, notamment au MOMA, Met, au centre Pompidou ou  à la National Portrait Gallery (Londres).

On se procure Evidence, livre qui lui valu le prix Nadar en 94 et qui, bien que contenant un très large éventail des photos d’Avedon (600)!, compte surtout de nombreux textes et essais sur son travail. Sacré pavé, mais vrai beau cadeau. Dans la série “livres pour frimer sur la table basse”, on peut aussi chercher chez les bouquinistes son Autobiographie, officiellement épuisée…

Enfin, l’avantage des grands classiques, c’est que n’importe quel livre-recueil est déjà un chef-d’oeuvre. Voilà quoi demander pour Noël!


Richard Avedon et Sophia Loren

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