La photographie est un art aussi populaire qu’anonyme : très peu de photographes sont connus du grand public, et même des amateurs de photo. Pour y remédier, nous vous proposons notre rubrique, “Révisons nos classiques”. De manière claire et ludique, elle vous permettra de vous faire ou refaire une culture photo !

Comment mieux démarrer l’année ? Notre quatrième sujet est une femme à la carrière éclair et la galerie de personnages la plus hétéroclite qui soit: aujourd’hui (re)découvrons celle qui disait «Je ne serai jamais juste comme il faut»: Mme Diane Arbus.

Enfant avec une grenade à la main

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Si on vous dit son nom, vous pensez:

  • “freaks” et marginaux
  • New-York underground
  • noir et blanc
  • portraits
  • géants, nains, jumeaux…
  • travestissement

Et aussi: des jumelles-siamoises inquiétantes, un(e) transsexuel(le) à bigoudis le regard las, des trisomiques flous dansant dans le soleil, vieilles dames ou bébé hurlant en très gros plans…

Bien. Tout cela est juste. Profitons-en pour compléter un peu…


Je suis née en haut de l’échelle sociale, dans la bourgeoisie respectable, mais, depuis, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour dégringoler.

Diane Nemerov naît dans les beaux quartiers de New York en 1923. Ses parents tiennent un magasin sur la 5e avenue, Russeks. L’enfant grandit entourée de domestiques du côté de Park Avenue.

J’ai grandie en me sentant immunisée, exemptée des circonstances. Il y a une chose dont j’ai souffert, c’est de ne jamais sentir l’adversité. J’étais confinée en dehors de la réalité.

Elle a 14 ans quand elle rencontre Allan Arbus, 18 quand elle l’épouse contre l’avis des parents, qui bien sûr rêvent de mieux qu’un petit photographe fauché pour leur fille. Ensemble, ils ouvrent un studio photo de pub et mode. Ils signent bien quelques séries pour Vogue, Glamour & co, mais globalement les affaires ne marchent pas très bien. Rien d’éclatant.

Il faut dire que si le couple n’aime pas vraiment la photo de mode, Allan n’a pas non plus un talent spectaculaire. Diane, si, mais dans l’entreprise familiale, elle se cantonne à faire la styliste et l’administrative. Le photographe, c’est Monsieur qu’elle admire tant. En privé, elle est surtout une maman dévouée à ses filles, Amy et Doon.

A la fin des années 50, Diane quitte le studio. Le couple ne résiste pas longtemps: son mari la quitte (ils resteront toujours très proches, un peu -dit-on, comme… des jumeaux). En 1960, Madame Arbus a 38 ans et décide (enfin) de se consacrer à son destin : elle devient photo-reporter pour la presse (Esquire, Harper’s Bazaar…)  mais surtout, elle développe son travail (très) personnel.

En 63, elle reçoit la bourse Guggenheim pour réaliser une série sur “les rites, les manières et les coutumes américaines”. Elle écrit:

«Je veux photographier les considérables cérémonies de notre présent»

“Alors que nous regrettons que le présent ne soit pas comme le passé et désespérons de le voir jamais devenir futur, ses innombrables habitudes attendent toujours leur signification. Je veux les réunir, les cueillir, comme une grand-mère qui met des fruits en bocaux, parce qu’ils sont si beaux”

Plus sa cote en tant qu’artiste monte, moins les journaux font appel à elle. Peu importe: sa notoriété se fait rapidement. Six ans après ses débuts, trente de ses portraits sont exposés au MoMA au côté de deux immenses stars de la photo-documentaire :  Friedlander et Winogrand.

Ce sera la seule exposition de son vivant: il faut dire qu’Arbus ne se préoccupe pas trop d’être exposée et que ses portraits provocants ont tendance à déranger…

Elle ne reçoit pas de commandes? Tant pis! Photographe ultra-déterminée et débordante de propositions, elle écrit (remarquablement bien) aux directeurs artistiques des magazines pour exposer ses idées et dresse des listes sans fin de ce qu’elle veut immortaliser (couples dépareillés, armes, jumeaux…). On est à l’opposé de “l’instant décisif” de Cartier-Bresson. Arbus fonce, force les portes, part seule faire des reportages sur les marginaux et les étrangetés de la société. Elle prend à bras le corps ses modèles et tisse avec eux des liens intimes. D’où ces résultats troublants.

Sa frénésie de travail est entrecoupée de phases de depression violente et d’inertie. Son ami l’artiste Marvin Israël la retrouve ainsi dans sa baignoire en juillet 71: elle s’est suicidée deux jours plus tôt.

Des photos d’elle sont exposées à la Biennale de Venise l’année suivante.  Elle est la première photographe américaine à y être présentée. Le retentissement est immense.

Photographe sur le tard et disparue encore jeune, cette boulimique de travail forcément iconique laisse derrière elle des dizaines de portraits, offrant la postérité à tous ces magnifiques et étranges anonymes. Personnalité troublée, se jouant des paradoxes, l’univers d’Arbus est aussi sombre et mystérieux que ses muses.

Une exposition majeure, “Révélations” a tourné en 2004-05 à travers le monde, ouvrant quelques uns des tiroirs secrets de la dame. Mais le travail d’Arbus, pourtant star incontestable, continue de fuir la lumière…

En quoi a-t-elle révolutionné la photographie?

Une des forces du travail d’Arbus, c’est qu’elle parvient à prendre une place bien à part tout en s’inscrivant clairement dans l’Histoire de la photo. Ses portraits frontaux en noir et blanc de “petites gens” s’inscrivent à première vue dans une démarche de photo-documentaire telle qu’elle se développait en Amérique dans les années 50/60. (lignée dont son collègue Lee Friedlander est un des ambassadeurs). On voit aussi l’influence de son ami Walker Evans -considéré aujourd’hui comme le père du photo-journalisme américain- qui photographiait dès les années 30 les pauvres et les rejetés de la société. On pense aussi à Weegee, le photographe qui shootait les secrets nocturnes de la ville.

Voilà pour l’hérédité. Mais Arbus aborde le portrait avec une liberté très déroutante. Elle ne fait pas du reportage, ni de la socio, non. Elle “plonge” au coeur de ses sujets. Elle n’en fait pas des emblèmes, des icônes, au contraire: elle saisit leurs quotidiens, leurs corps. Ces êtres bizarres et dérangeants à première vue, elle est les embrasse sans jugement ni distance.

Au moment de l’expo au MoMA, le conservateur John Szarkowski écrit:

Leurs prédécesseurs se mettaient au service d’une cause sociale. Ils voulaient montrer ce qui n’allait pas et persuader les autres d’agir pour y remédier. Le but de ces jeunes photographes n’est pas de réformer la réalité, mais de la connaître.

Cinq membres du fan-club des monstres

Arbus fut brièvement l’élève de Lisette Model, photographe tranchante voire virulente (avec elle la bourgeoisie est grotesque, la pauvreté sale et triste). Celle-ci lui répétait “N’ayez pas peur”. Semble-t-il qu’Arbus l’ai prise au pied de la lettre.

Elle part en reportage chez les “décalés”: concours de beauté du 3 âge, école de Pères Noël (si, si), échangistes, camp nudiste, congrès de jumeaux. ”Diane la chasseresse”, comme l’appelait son ami Evans, photographie ses voisins, aborde les inconnus des bas-fonds de New York et c’est comme si elle dressait un catalogue de l’incroyable. Un herbier des étrangetés humaines.

«J’écrirai tout ce qu’il sera nécessaire pour décrire plus avant et élucider ces rites ; j’irai partout où il faudra pour les trouver. Ce sont nos symptômes et nos monuments. Je veux simplement les sauver, car ce qui est cérémonieux, curieux et commun, sera un jour légendaire.»

Le résultat n’est ni méchant, ni emphatique. Ni admiratif ni dégouté. Ni voyeur ni pudique.

De là peut-être vient la gène du spectateur: dans ses images on sent à quel point la photographe s’identifie à son modèle et combien elle a du aller loin en elle-même.

Le travail d’Arbus pose des interrogations profondes et universelles sur l’identité. Sur la “normalité”. La sexualité. L’altérité. Sur les genres sexuels. Sur les apparences. Les tabous.  Bref, sur tout ce qui nous constitue personnellement et socialement. Aïe.

 

Ce que j’ai le plus photographié, ce sont les “freaks”. Ca a été un de mes premiers sujets ; ils avaient pour moi quelque chose d’excitant. Je les adore.  Je veux pas dire que ce sont mes meilleurs amis mais ils me provoquent un mélange de honte, d’effroi et de respect. Les freaks ont quelque chose de légendaire. Comme un personnage de conte de fée qui vous pose une énigme. La plupart des gens avancent dans la vie avec la terreur de vivre un traumatisme. Les freaks sont nés avec leur traumatisme. Il ont déjà réussi le test de la vie. Ce sont des aristocrates.

La démarche en elle-même est une révolution.

J’ai toujours considéré la photo come quelque chose de vilain, de pas sage – c’est ça, surtout, qui me plaît. La première fois, j’ai trouvé que c’était très pervers.

L’oeuvre d’Arbus ouvre la porte à un vaste pan de la photographie contemporaine: elle est la première à aborder le corps et la sexualité frontalement. Pas sous forme de photo de mode, pas en immortalisant des muses ou de belles femmes nues, mais en s’invitant dans l’intimité la plus secrète des couples, quels qu’ils soient.

Cette partie de son travail a été découverte tardivement, c ‘est en 2003 que sa fille a présenté pour la première fois des planches où on voit des couples au lit – et où on voit s’allonger entre eux, nue. Des photos sans fard ni mise en scène, qui exposent la sexualité au grand jour : shocking !

Plus tard la photo érotique deviendra un courant artistique à part entière et de cette brèche sortira le travail de photographes “crus” comme Nan Goldin, Wolfgang Tillmans ou Larry Clark. Mais Arbus, avant cette volonté violente d’entrer dans l’intimité de son sujet, aura bien été une des pionnières du genre.


Un jeune homme et sa femme enceinte à Wahington Square park


A quoi reconnaît-on une photo de Diane Arbus?

Norman Mailer dit 1971

“Donner un appareil photo à Diane Arbus, c’est comme mettre une grenade dans la main d’une enfant”.

Ici c’est une critique négative d’un écrivain venant mécontent de son portrait… Mais l’image n’est pas mauvaise. Une photo d’Arbus, en effet, est à la fois violente, explosive… sous une forme apparemment simple.

Vous l’aurez compris, la particularité première des photos d’Arbus, c’est le sujet lui-même ! Jumeaux, transsexuel, femme sans tête, avaleur de sabre,  asile d’aliénés, géant, nain… Tous les clichés qu’on imagine des terribles “cirques humains”, vous les trouverez ici.

Quant à la forme: jusqu’en 62, Arbus tire des photos rectangulaires, 24 x 36. Mais ce qu’on définit comme son style c’est le 6 x 6 format carré et noir et blanc qui “emprisonne” le modèle. Flash, bout portant, gros plans, regard droit dans l’objectif. Ca vous rappelle quelqu’un? Eh oui, son copain Richard Avedon, pardi!

Même âge, mêmes origines, même recherche de la “vérité” du visage, même art de capturer  l’expression qui échappe au modèle, les défauts, les grimaces… D’ailleurs certains thèmes se recoupent être les deux: le grand Richard avait fait scandale en shootant l’Amérique “profonde” (ses mineurs, ses paysans, des gamins armés)… Arbus aussi saisit les portraits de ceux qu’on cache et les expose leurs images au grand jour.

Sur le vif, sans fard, sans joliesse, voilà les visages et les corps de ceux qui peuplent la marge d’une société ultra-normée. Le laid, la noirceur, le bizarre, le difforme…

C’est sans doute là qu’on reconnait à coup sûr une photo d’Arbus, dans ce sentiment de malaise mêlé de fascination qu’on ressent en regardant. Dans l’envie d’avoir une explication et la gène de savoir qu’il n’y en a pas.

 

Russian Midget Friends in Leaving Room 100th Street

 

Le roi et la reine à un concours de danse senior

Je voudrais shooter “à la Arbus”. Des conseils?

Niveau appareil, si vous rêvez vous aussi de photographier avec un appareil pesant une tonne, sachez que Diane Arbus a commencé avec un Nikon F, puis un Rolleiflex et qu’à la fin elle utilisait un Mamiyaflex et un agrandisseur Omega D. (Elle développait toujours elle-même).

  • “Plus tu es spécifique, plus tu deviens général”

Chercher des sujets originaux, mais surtout des sujets qui vous tiennent à coeur. Puis plonger dans l’intime, le particulier. De là naîtra l’universel.

  • Trouver LE sujet

Pour trouver ses modèles, Diane la chasseresse se promenait dans les rues de New York. Quand elle croisait un visage qui lui plaisait, elle l’arrêtait et s’invitait chez lui/elle. Arbus a suivi certains de ses modèles pendant des années.Voilà, ce n’est pas plus compliqué de ça!

  • Forcer le modèle à lâcher prise

L’écrivaine féministe Germaine Greer raconte une séance, dans sa chambre d’hôtel où Arbus s’était invitée:

Brusquement,  elle s’est agenouillée sur le lit en plaçant son objectif juste au-dessus de mon visage et a commencé à prendre en gros plan mes pores et mes rides ! Elle me posait des questions très personnelles et là, j’ai compris qu’elle ne déclenchait que lorsqu’elle voyait sur mon visage des signes de tension, d’inquiétude ou d’agacement.

  • Ne pas avoir peur, dépasser les normes

Comme lui avait répété Lisette Model, Arbus cherchait à dépasser le tabou et l’interdit. Pour être au plus près, dans l’intime, elle n’hésitait donc pas à… coucher avec ses modèles. Euh bon, là, c’est à vous de voir, hein.

Quelques anecdotes pour briller en société

Les inquiétantes jumelles de Shining? Oui oui, Kubrick avoue qu’il les a imaginées en voyant le photo d’Arbus.

La vie de Mrs Arbus a fait l’objet d’un film:  Fur -portrait imaginaire de Steven Shainberg (2007). Starring Nicole Kidman dans le rôle de la gentille maman qui s’émancipe et avec Robert Downey Jr en voisin mystérieux.

Si Arbus est incontestablement la figure de proue de la famille, les autres membres ne sont pas en reste: son frère Howard Nemerov est un poète important, lauréat du prix Pultizer et du National Book Award. Son neveu Alexandre est un historien d’Art réputé.

Quant à ses filles: Amy Arbus est photographe. Son travail comporte de nettes citations de celui de sa mère (format, regards, thèmes…) mais n’est pas inintéressant. L’autre fille Doon ne fait pas que gérer l’héritage maternel, journaliste et auteur, elle a elle aussi un bon pied dans le monde la photo: elle a été notamment été pendant longtemps la collaboratrice de … Avedon. (c’est toujours plus sympa en famille).

Et le mari? Allan ayant quitté Diane pour une actrice devient lui aussi acteur. Un de ses premiers rôles, il le tient dans Greaser’s Palace, film culte réalisé par… Robert Downey Sr. Depuis il a joué dans plus de 70 films et séries et son rôle le plus important c’est celui du psy Sidney Freedman dans la série M*A*S*H.

 

Pour aller plus loin…

Le top des livres, le plus complet, c’est sans hésiter le catalogue de Révélations, puisque malheureusement l’expo, montée à San Francisco, n’est jamais parvenue jusqu’en France. Que ceux qui veulent de la lecture foncent se procurer cette très complète et bien écrite  biographie, faite par la journaliste new-yorkaise Patricia Bosworth. Pour d’autres livres, sur des séries spécifiques, allez, voilà la liste.

Si vous avez une demi-heure devant vous, la série documentaire Masters of photographie offre une fois de plus un bon aperçu  du parcours de l’artiste. Photos, citations, interview de Doon Arbus, Lisette Model… sobre et clair (en anglais).

Une fois que vous êtes familiarisé avec l’univers “arbusien”, vous pouvez vous lancer dans la fiction donc, avec Fur -portrait imaginaire de Diane Arbus (dont voilà la bande-annonce). Ce n’est pas un biopic, (ni un grand chef-d’oeuvre) mais plutôt une “vision onirique et fantasmée” de son destin, quelque part entre Desperate Housewives et Fellini… les fans savoureront surtout l’étonnante participation d’un Robert Downey Jr… à poil. Littéralement.

Autoportrait enceinte 1945

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Cet essentiel de Diane Arbus vous a plu ? Lisez nos autres “Révisons nos classiques” !