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Jérôme Brouillet : reculer pour que la vague devienne un personnage

Depuis 11 ans  à Tahiti, Jérôme Brouillet a fait de la proximité avec l’action un moteur. Venu à l’image par amour du sport, il raconte le fil qui mène des caméras de jeunesse à Teahupooo, jusqu’à la photographie de Gabriel Medina réalisée pendant les Jeux Olympiques sur le mythique spot de Teahupoo. (Photo d’ouverture : © Jérôme Brouillet)

 

© Jérôme Brouillet

Avant tout un amoureux de sport

La photographie commence-t-elle, chez vous, par le sport ?

Oui. Je le dis souvent : je suis avant tout un amoureux de sport, avant d’être un amoureux de photographie. Petit, c’était l’envie de se filmer et rapporter des preuves de nos exploits sportifs : skate, snowboard… On avait toujours une petite caméra, parfois avec des cassettes. L’idée, c’était simple : on aimait le sport, et on voulait revenir avec des souvenirs.

Qu’est-ce qui vous attire, dans le fait d’être derrière un boîtier ?

Être au plus près. Moi, j’aime le sport. J’aime être proche de l’action. Photographier ou filmer mes aventures, celles de mes copains ou celles d’athlètes, c’est ce qui m’a toujours attiré. Je suis venu à la photo plutôt par amour du sport et par envie d’être encore plus près de l’action.

Tahiti, Teahupoo : le déclic

© Jérôme Brouillet
Pourquoi êtes-vous à Tahiti ?

La vie m’y a amené : ma compagne a eu un remplacement là-bas en sage-femme. Elle m’a demandé si ça me dérangeait d’y aller pour un remplacement de quelques mois ; je lui ai dit de foncer. Et je me suis dit une chose très concrète : le spot de surf que je regarde sur internet depuis des années, je vais le voir en vrai. Là-bas, je suis tombé amoureux de l’endroit.

Est-ce là que bascule votre pratique vers quelque chose de plus “sérieux” ?

Oui, parce que je me suis rapproché de Teahupoo, un spot mythique de surf. Je trouvais ça tellement beau que j’ai eu envie d’images plus qualitatives de cette discipline. Et je me suis dit qu’il fallait investir dans un appareil photo plus quali.

Du football au surf : une trajectoire d’opportunités

Travailliez-vous déjà l’image avant le surf ?

Oui, mais j’y suis venu sur le tard, et au début c’était simplement en amateur. Et je filmais surtout ; j’aime filmer, mais ça prend beaucoup de temps et il faut des projets intéressants pour passer des journées à faire des rushs.

Quel a été votre premier vrai pied dans le monde “pro” ?

Le football, à Tahiti. J’ai eu des opportunités de travailler avec la fédération tahitienne de football, avec leur responsable marketing. Je me suis retrouvé à écrire des articles, photographier des matchs, filmer, créer des vidéos pour leurs événements. C’est là que j’ai mis le pied à l’étrier.

Avez-vous aussi couvert d’autres sports ?

Oui, parce que j’aimais le vélo. J’ai fait pas mal de photos de vélo, et j’ai même réussi à bosser un peu là-dedans à Tahiti. À partir un peu à l’aventure dans les îles grâce à ça.

© Jérôme Brouillet
Le surf est-il d’abord un plaisir avant de devenir un métier ?

Complètement. Au début, le surf, c’est la photo vraiment plaisir. Le contexte est clair : tout le monde a envie de devenir photographe de surf à Tahiti. Moi, j’étais plutôt en retrait, je le faisais par plaisir essentiellement.

Qu’est-ce qui fait que cela décolle, ensuite ?

Petit à petit, j’ai eu des opportunités : des images qui ont un petit peu marché, des marques qui me demandent de couvrir. J’ai couvert l’événement pendant quasiment une dizaine d’années pour différents prestataires : surtout les marques locales, les sponsors, puis les journaux locaux.

AFP : du Covid à la route vers les Jeux

Comment l’AFP arrive-t-elle dans votre parcours ?

Pendant le Covid à Tahiti, il n’y avait pas grand-chose à faire. J’ai été contacté par le biais d’un autre photographe. J’ai dit : je fais les photos de Covid. Et à la fin, j’ai précisé : je suis plus photographe de sport que d’actu.

Que se passe-t-il ensuite ?

Ils m’ont rappelé pour la compétition de la Tahiti Pro. Ça s’est très bien passé. Et ils m’ont dit : il y a les Jeux Olympiques dans quelques années. On va travailler pour les faire ensemble. C’est comme ça que je suis arrivé à les photographier.

Textures, réglages, et une part d’imprévu

Diriez-vous que vous avez un style ?

Je ne sais pas si c’est un style, mais c’est une démarche. J’ai une démarche curieuse, parce que tout a déjà été fait quasiment dans la photographie. Alors j’essaie de trouver des choses un peu différentes, d’aborder l’image avec un œil un peu curieux.

En sport, anticipez-vous ou réagissez-vous ?

Il y a la préparation matérielle, technique. Mais ensuite, en sport, c’est l’instinct. Et il y a cette part d’aléatoire, heureusement : des surprises, des choses pas prévues.

Que cherchez-vous dans une image ?

Les détails. J’aime beaucoup jouer avec les détails, avec les textures. Ça peut sembler loin du sport, mais pas pour moi. En Tunisie, j’ai passé des journées à photographier le sable. Mes potes me disaient : qu’est-ce que tu fais ? Cette obsession des textures, c’est aussi une manière de garder quelque chose d’artistique.

Le photojournalisme impose-t-il des règles, et arrivez-vous à rester créatif ?

Quand on fait de la photo de sport, on documente, et parfois on oublie qu’il faut être un peu créatif. À l’AFP, c’est très factuel : il faut relater l’événement et ne pas rater l’action du jour. Mais j’essaie toujours de garder une place à cette recherche-là, notamment en jouant avec les réglages, en faisant du filet.

Reculer : faire entrer la vague dans la photo

© Jérôme Brouillet
Pourquoi privilégiez-vous ces cadrages grand-angle en surf ?

Souvent, en surf, on serre le surfeur : c’est très dynamique. Moi, j’aime reculer un petit peu pour faire entrer la vague. À Teahupoo, j’essaie de l’avoir en tant que personnage : parfois la vague est presque entière, parce qu’elle fait partie du décor. Et sur ce spot, oui, le surfeur partage la vedette avec la vague.

L’image des Jeux : une composition impossible à écrire

© Jérôme Brouillet
Quand vous repensez à cette photo devenue iconique, qu’est-ce qui vous étonne ?

Ce qui s’est passé est unique. La célébration du surfeur, son corps presque détendu, les pieds sur le nuage, la planche alignée grâce au vent qui la pousse dans le bon sens… le leash aligné horizontalement qui connecte les deux sujets, et parallèle au dos de la vague…. C’est surprenant, et très visuel aussi. C’est pour cela que la photo a accroché l’œil des observateurs.

Matériel : machine de guerre, caisson et embruns

Êtes-vous ambassadeur Nikon ?

Je ne suis pas officiellement ambassadeur. Mais j’ai un petit contrat de collaboration. Je travaille avec deux boîtiers : un Nikon Z8 et un Nikon ZF. Le Z8, pour moi, c’est une machine de guerre ; le ZF, je l’ai aussi pour le style, et comme deuxième boîtier, plus léger.

Avec quoi partez-vous, côté optiques ?

En surf : 100-400, 24-120. J’ai aussi un 135 Plena, parce que j’aime les photos un peu originales, même dans le caisson, avec une profondeur de champ très marquée. Et un fisheye : pour être près de l’action, pour des portraits, pour s’amuser aussi. À Teahupoo, 95% de mes images, c’est du 100-400 mm.

Shootez-vous plutôt dans l’eau ou depuis un bateau ?

J’ai un caisson quand je suis dans l’eau. Mais les trois quarts du temps, je suis sur un bateau, pour pouvoir switcher : grand angle d’un côté, télé de l’autre, et éviter d’ouvrir en mer. Parce que le matériel est soumis à rude épreuve : pluie, embruns… et le sel finit toujours par attaquer quelque part.

Est-ce un environnement risqué ?

Oui : vagues de plusieurs mètres, bateaux agités, du monde dans la passe. Il est arrivé que des caméras filent à la flotte, que des sacs entiers partent. Moi, ça ne m’est jamais arrivé, et tant mieux, parce que je le dis : c’est quasiment une fin de carrière.

Vitesse, tri, édition : ne pas se noyer dans ses propres images

© Jérôme Brouillet
Êtes-vous en rafale tout le temps ?

Non. Je regarde les autres et je pense ne pas faire beaucoup de photos. Je suis souvent à 10 images par seconde, même si le boîtier peut aller beaucoup plus loin. En surf, il y a des moments clés : quand tu connais, tu déclenches au bon moment. Garder le doigt appuyé jusqu’à la fin, c’est rentrer avec 500 photos par vague, et là, ce n’est plus du boulot.

Triez-vous dès la prise de vue ?

Oui, surtout quand je couvre pour un journal : j’ai personnalisé le boîtier pour mettre des notations, des étoiles. Comme ça, à la fin de la journée, j’ai déjà un pré-tri et je peux envoyer vite. Et quand c’est pour moi, je fais un tri assez brutal : ce qui n’est pas exploitable, ça part tout de suite.

Avec quoi éditez-vous ?

J’édite beaucoup avec Lightroom. Et surtout Lightroom mobile : c’est fantastique. Avoir accès partout. Téléphone, iPad, ordinateur, et que tout se synchronise, c’est ce qui me rend difficile le fait de switcher ailleurs.

Et la sauvegarde, comment vous organisez-vous ?

Je suis passé sur NAS. J’ai toujours un backup sur disque dur, synchronisé : je branche, le NAS prend le relais, il fait une sauvegarde miroir. Et j’ai fait un gros ménage : j’ai supprimé 40 000 photos environ. Ça a pris des semaines, mais je me suis dit : je garde mes top shots et le reste peut dégager.

Envoyer, publier : la photo en direct

La technologie a-t-elle changé votre métier ?

Oui. Pendant les Jeux, j’envoyais en direct des images à Washington : boîtier connecté au téléphone, je sélectionne, j’appuie, et ça part. Ensuite, quelqu’un édite et envoie sur les serveurs AFP : un quart d’heure après, l’image fait le tour du monde. Il y a 20 ans, c’était impossible. Et même hors compétition, je le fais : je m’envoie une photo, un preset, je publie. Aujourd’hui, les gens veulent savoir en direct ce qui se passe à Tahiti.

Après la photo : une carte de visite et des portes qui s’ouvrent

Cette image a-t-elle changé votre vie de photographe ?

Elle a changé des choses, oui, mais je rappelle aussi un point : je ne gagne pas ma vie uniquement avec la photo de sport. Je fais le choix de photographier quasiment que du sport (et un peu d’aventure), mais à Tahiti, il n’y a pas assez d’événements sportifs pour vivre seulement de la photo de surf, donc je travaille à côté.

Qu’est-ce que cela a ouvert, concrètement ?

Grâce à cette photo, j’ai une carte de visite exceptionnelle. Concrètement, ça m’a ouvert des contacts avec des marques de surf. J’ai pu les rencontrer, me présenter, et quand j’envoie des images après une free session, ils prennent le temps de regarder. Ils ont vu la photo, puis ils se sont dit on va voir le reste. Et ça, c’est important : ça a mis en lumière le reste de mon travail, pas seulement une image.

Travaillez-vous avec des galeries ?

Oui : une galerie à Paris où quelques photos sont exposées, et je discute avec une galerie aux États-Unis. Là-bas, on parle notamment des photos de vagues, pas seulement de l’image des Jeux.

Qui est votre galeriste à Paris ?

Ici, c’est Jean-Denis Walter. C’est un monde intéressant, et je pense que le tirage d’art, c’est l’avenir de la photographie, parce qu’on est envahi de photos et qu’on n’y prête plus attention ; l’impression peut faire qu’on les apprécie à nouveau.

© Jérôme Brouillet

Réseaux : explosion, recul, et refus d’être esclave

Comment l’avez-vous vécu, quand votre Instagram a explosé ?

J’ai eu très peur les jours après. Mon compte est passé de 2500 followers à 200 000. On se marre, mais ça fait peur. Et je ne me suis pas dit ça y est : il faut se détendre.

Cela change-t-il votre manière de publier ?

Non : ça n’a rien changé. Je publie quand j’ai envie, ce que j’ai envie. Je n’ai pas envie d’être esclave d’un nombre abstrait. Ce qui me fait vivre, c’est mes photos, mon travail, mes contrats. Je suis content de mettre en avant mon partenariat Nikon, mais je n’ai pas envie de devenir un influenceur.

Avez-vous reçu beaucoup de messages ?

Oui, des centaines. J’ai répondu quand j’ai pu. Et je le dis : si des gens veulent me contacter, qu’ils n’hésitent pas. Instagram, c’est le plus simple. Ça me fait plaisir : ça sert à ça, la photo.

 

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