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Révisons nos classiques: Martin Parr

La photographie est un art aussi populaire qu’anonyme : très peu de photographes sont connus du grand public, et même des amateurs de photo. Pour y remédier, nous vous proposons notre rubrique, “Révisons nos classiques”. De manière claire et ludique, elle vous permettra de découvrir ou réviser vos classiques.

Aujourd’hui, notre série de portraits des incontournables de la photo se pose sur un photographe prolifique et sarcastique, aux airs de sociologue : vous saurez tout sur Martin Parr !

 

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Si on vous dit son nom, vous pensez:

  • Anglais
  • Couleurs criardes
  • Tourisme de masse
  • Société de consommation
  • Gros plans
  • Kitsh
  • Classes sociales

Et aussi: plages bondées, couples déprimants, maillots de bains peu saillants, garden parties avec chapeaux, assiette de pudding dégoulinantes…

Inde, Goa, 1993

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Bien. Tout cela est juste. Profitons-en pour compléter un peu…

Né à Epsom dans le  Surrey en 52, Martin Parr, initié à l’amour de la photo par un grand-père passionné, étudie à la Polytechnic school de Manchester.

Ses premiers reportages, en noir et blanc, au milieu des années 80, réalisés dans le nord de l’Angleterre traitent déjà de ce qui sera son thème pour les décennies suivantes: capter les us et coutumes de ses concitoyens. Bad weather, sur le quotidien des jours de pluie et la passion des anglais à parler de la météo et Fair Day, sur une foire locale,  portent l’ironie mordante qui sera sa marque de fabrique.

Puis vient Last Resort (1986), série (en couleurs) sur les vacanciers anglais à Brighton, qui fait beaucoup parler de lui et amorce son thème chéri : les vacances.

Réunions entre gens d’une même classe sociale, fêtes pleines de conventions, repas alcoolisés et moments de repos (de vide?)… Voilà ce que Mr Parr immortalise inlassablement depuis plus de trente ans. Du reportage sociologique, anthropologique même, mais qui dénote avec les standards courants de l’époque. En 1994, et suite à bien des débats, il intègre l’agence Magnum. Sûr, ces images de couples qui s’ennuient (Bored People), de bibelots souvenirs et de gros américains en villégiature ne sont pas du goût de tous, au sein de la plus prestigieuse agence photojournalistique.

Budapest, bains thermaux, 1997

Parr ne couvre pas les guerres, les famines et les exodes de peuples désespérés, il s’attaque même plutôt aux maux inverses : la surconsommation en Occident. La richesse insolente. L’opulence débordante. La globalisation. La standardisation des modes de vie et des rêves. Les petits détails individuels deviennent sublimes et absurdes: un chapeau à plumes de paon, un bijou de portable, une chemise hawaïenne, le plissé d’un lourd rideau satiné… Passé au microscope et avec le sens satirique de Parr, le kitsh retrouve ses lettres de noblesse.

Parr travaille par série. Chaque série devient un livre (nous y reviendrons).

Parmi les dizaines de série aujourd’hui cultes, citons par exemple Signs of the Times: A Portrait of the Nation’s Tastes, pour laquelle il s’est invité chez des anglais de classes moyennes, pour photographier leurs intérieurs qu’ils annotent de petites citations des propriétaires. Simple, raconté comme ça, terrifiant quand on en vient à nous-mêmes regarder les bibelots de notre appartement…

On ne peut parler de lui sans mentionner aussi It’s a small world, série exposée partout dans le monde (ce qui semble un peu ironique): ces amusants clichés de touristes en k-way, armés d’appareils photos, posant et se photographiant devant tous les plus célèbres monuments. En voyant cette expo à Paris en 95, Cartier-Bresson lui dit: « Tu viens d’une autre planète ». « Je vois ce que vous voulez dire, répondit Parr. Mais pourquoi tirer sur le messager? »

Parr présente l’étalage de nos petites mises en scène sociales sous les néons sans pitié du supermarché de l’Occident. Joyeux et effrayant à la fois, devant ce petit « théâtre de l’ordinaire », on hésite entre le rire, le dégoût ou le désespoir.

 

Angleterre, 1992, "A l'intérieur, c'est une fille vraiment gentille".

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En quoi a-t-il révolutionné la photographie?

Comme l’écrit le photographe américain Alec Soth, Martin Parr est le Jay-Z de la photo documentaire : On retrouve son influence partout.

Parr passe sans gène et sans rien changer de la photo d’art, du documentaire à la pub ou à la mode. Cela lui a valu des critiques, bien sûr, éthiques comme esthétiques. (Peut-on être critique sur l’univers du luxe tout en acceptant les chèques des marques les plus onéreuses?)

Parr garde le même style quelque soit le sujet et revendique vouloir faire « de la mode ne ressemblant pas à la mode » la rendre « crédible »… Débat moral légitime, certes, mais on ne peut que reconnaître en tout cas que la beauté et l’originalité des clichés ont ouvert des portes…

Paris, La mannequin Amy Weston, preparation pour le défilé Dior, 2001

Mais sans doute que l’influence de Parr est encore plus globale, et souvent inconsciente. Dès qu’on photographie un couple de japonais posant devant le Louvre, même sans le savoir, on cite Martin Parr. Dès qu’on met son flash en plein jour, dès qu’on sature un peu nos couleurs, dès qu’on immortalise notre cheeseburger…

Et plus les images nous submergent -« la propagande » comme il le dit lui-même-, plus voyager à l’autre bout du monde devient rapide, plus on expose les photos de nos soirée et de nos ongles vernis sur les réseaux sociaux plus le « monde Parr » semple s’étaler. Photojournaliste sociologue, Parr nous décrypte avec juste la distance qu’il faut.

« Le fait de nous prendre en photo dans un site touristique est devenu très important car il nous assure que nous appartenons à un monde reconnaissable », écrit-il sur son blog.

Parr tend un miroir devant le centre commercial à la lumière fluorescente qu’est devenu notre monde… mais il ne se cache pas de son propre reflet.

Il a bien conscience lui aussi d’être un occidental consommateur et le satiriste ici ne prend jamais ses sujets de haut. C’est peut-être pour ça que ses portraits de cupcakes ont un intérêt que les autres n’ont pas…

Angleterre, West Bromwich

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A quoi reconnaît-on une photo de Martin Parr?

Vous l’aurez compris, les thèmes de Parr sont assez nets pour s’y retrouver facilement: loisirs, consommation et communication. Si l’ensemble dégage une vague impression d’ennui,  -« Ne jamais chercher le sourire » est chez lui une revendication- probablement que vous avez sous les yeux une photo de notre britannique.

Si le focus est mis sur un détail grotesque et que ce grotesque devient effrayant, vous pouvez alors dire « on dirait du Martin Parr » sans passer pour un inculte.

Quand à l’esthétique proprement dite, Parr se caractérise par ses couleurs outrageuses (Fuji 400 superior ; Agfa Ultra ou Fuki 100 pour la macro). Il utilise le flash, systématiquement (mais ne retouche jamais les couleurs a posteriori).

La plupart des photos sont composée avec plusieurs plans: le détail -disons le particularisme individuel- devant et l’univers social -le phénomène universel- derrière.

Et bien sûr, n’oublions pas l’amour extrême du gros plan, de plus en plus près, année après année.

« Je photographie de plus en plus des morceaux de gens… l’avantage c’est que ça les rend moins reconnaissables. »

Bangkok, Grand Palace, 1998

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Je voudrais shooter à la Martin Parr. Des conseils?

Avec le temps, on finit par comprendre le langage du corps. En général je ne regarde pas les gens que je photographie. Après non plus. Quand je veux une photo, je n’ai plus peur (…) Il y aura toujours quelqu’un pour objecter, refuser d’être photographié, alors on passe son chemin.

Pour aller shooter en gros plans des inconnus, on sourit… et on fonce.

Changez d’approche. Considérez-vous comme un photographe documentaire et donnez-vous le devoir d’enregistrer sérieusement votre famille.

Pour éviter les clichés de genre de la photo d’Art, lisez donc cet excellent post (en anglais).

Je pense souvent à ce que je photographie comme à un soap opera, où j’attends que le bon casting soit en place.

Niveau matériel, Parr utilisait, en reflex, un objectif Nikkor 60 mm Macro et un flash annulaire. Autre outil de prédilection : le Makina Plaubel 67 et son optique 55mm.  Depuis 2006, il est passé au numérique et utilise une configuration Canon EOS 5D Mark II + diffuseur Gary Fong + deux flashguns.

Avec le numérique, ce qu’il faut sans cesse ajuster c’est l’ISO.

Et surtout, pas de secret, pour parvenir à faire du Martin Parr, on mitraille : lui fait plusieurs dizaines de milliers de photos par an et s’il en a dix de bonnes dans le lot, c’est une bonne année !

Bread shop, Shkoder, Albanie, 1990

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Quelques anecdotes pour briller en société

Martin Parr est aussi connu en tant que collectionneur d’objets et bibelots incongrus: souvenirs de personnalités politiques (des théières à l’effigie de Margaret Thatcher !) et accessoires de propagande -par exemple une collection de montres Saddam Hussein et Ben Laden. Du kitsch sociologique, pourrait-on dire.

Parr reconnaît comme source d’inspiration le travail de Cartier-Bresson, Meyerowitz ou Eggleston. Mais le celui dont il est le plus clairement l’héritier, c’est John Hinde, photographe star des cartes postales!

Passionné par les livres de photo (auto-édités ou non, les siens sont tous de véritables perles, conçues comme des oeuvres à part entière), Parr a même écrit un livre photo sur… l’histoire des livres photo.

En 2002, il a également réalisé un clip pour les Pet Shop Boys : London.

Shangaï 2003

 

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Pour aller plus loin…

Prenez-vous déjà une bonne demie-journée pour parcourir tranquillement le web !

Débutez par son charmant site officiel, où l’on peut feuilleter ses livres et regarder des extraits de ses documentaires : anglaises en mini jupe sous la tempête, cup of tea, concours de chiens et de apple pies, tout le « Parrworld » en mouvement + le plaisir de l’accent roulant so british de Martin.

De là, on part lire son blog, pour découvrir le makinf of de ses séries tout en savourant ses formidables réflexions sur notre monde (son post sur la difficulté de photographier des fêtes à l’ère de Facebook!)

Après ça, un petit tour sur le site de l’agence Magnum s’impose pour tranquillement regarder ses… 19533 photos (!)

Si vous n’en avez pas encore assez, voilà une super interview (non sous-titrée mais très bien articulée) où on suit Parr en reportage à un derby.

Enfin, il est l’heure d’aller à la librairie du coin, savourer un de ses 50 livres, tous plus beaux les uns que les autres… Enjoy!

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Maintenant à vous de jouer: nous attendons vos photos inspirées de son oeuvre!

Un dernier conseil Mr Parr?

Trouvez l’extraordinaire dans l’ordinaire.

Tiré de "The last resort"

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+ le site de Martin Parr

+ le site de l’agence Magnum

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[…] Italie, 2005. Sorrento, Italie, 2014. Révisons nos classiques: Martin Parr. La photographie est un art aussi populaire qu’anonyme : très peu de photographes sont connus du […]

[…] en apprendre un peu plus sur le photographe Martin Parr, je vous conseille cet article paru sur Lense.fr Pellicule Kodak Ektar 100 Share […]

[…] en apprendre un peu plus sur le photographe Martin Parr, je vous conseille cet article paru sur Lense.fr Pellicule Kodak Ektar 100 Évaluez ceci :Share […]

Il y a 6 ans et 11 mois

Je crois que Martin Parr a beaucoup plus de recul que ce que l’on croit par rapport à la pub. Il est très critique sur l’obsession de l’apparence dans nos sociétés contemporaines. Il a l’intelligence de se servir de tous les styles et techniques à sa portée pour dénoncer l’hypocrisie du monde moderne, sur l’apparence mais aussi sur le tourisme, les classes sociales. C’est en ce sens qu’il a révolutionné la photographie, mais aussi dans la mesure où il a aidé cet art à sortir de sa réputation d’amateur, pour en faire l’activité émminement respectée qu’elle est de nos jours. J’ai écrit un article à ce propos, après avoir visité l’exposition Life is a Beach qui s’est tenue sur son oeuvre à Lyon cet automne: http://adeleauxbonsplans.blogspot.fr/2012/12/martin-parr-la-photo-qui-libere.html

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